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Obsidienne et perles
Je descendis du grenier tous les volumes que j’avais découverts et les classai par ordre de priorité. Il n’y avait que dans ces livres que je pourrais trouver des réponses à mes questions en attendant le retour de Tatie. Une fois mon tri effectué, je me plongeai dans la lecture, bien installée dans le fauteuil préféré de ma tante. J’y passai les six heures suivantes, incapable de m’arrêter.
Ce que je découvris, au fil des pages, ne cessa de me stupéfier. Les multiples et précieuses annotations de Miranda, en langage lunaire, ajoutaient des explications et des corrections aux différents écrits. Elle avait dû y consacrer un temps précieux afin de s’assurer que sa descendance puisse comprendre une partie de ce monde d’où elle venait. J’y trouvai tout : nos origines, nos caractéristiques physiques, nos soi-disant pouvoirs de guérison et d’autres, plus étranges encore. Certains volumes ne contenaient que quelques lignes sur les Filles de Lune, d’autres, un chapitre entier. Je feuilletai également deux livres de sorcellerie pleins de formules magiques, de potions aux ingrédients parfois dégoûtants et aux résultats supposés fort surprenants, de même qu’un ouvrage traitant de la guérison par les plantes. J’avais aussi refermé, bien avant la fin, un volume décrivant des êtres vivants des plus bizarres et des plus fantastiques, certains inoffensifs, mais d’autres terrifiants et carrément dangereux.
Au fil de mes lectures, je tâchai de faire abstraction du côté fantastique ou ésotérique de ce que je lisais pour me concentrer sur la signification de ce que j’apprenais. Je me surpris à espérer que tout cela puisse avoir des fondements véridiques tellement ce que je découvrais me passionnait. Petite fille, comme toutes celles de mon âge, j’avais souvent rêvé de mondes fantastiques peuplés de créatures étranges, de sorcières, d’êtres maléfiques et de princes charmants. Même si ce qui se dévoilait en différait quelque peu, les ressemblances étaient quand même bien présentes. Dans ma soif d’évasion et de fuite découlant de mon passé récent, je ne pouvais que trouver du charme à l’existence éventuelle d’un monde parallèle, ou même de plusieurs.
Je refermai l’avant-dernier livre avec un pincement au cœur. Si j’avais découvert bien des choses, je ne savais toujours rien de la mission que mon aïeule désirait me confier ni des raisons de sa fuite. En fait, j’avais surtout découvert un portrait de l’histoire de ce monde oublié des hommes.
Il y a bien longtemps, la Terre des Anciens et mon monde étaient en harmonie et en constante évolution l’un par rapport à l’autre. Le monde de Miranda, que certains nommèrent la Terre des Anciens, abritait les grands de notre univers : ses Sages, ses magiciens et ses Êtres d’Exception. C’était un immense continent où les connaissances, l’histoire et les pouvoirs exceptionnels se transmettaient aux êtres dignes de les recevoir, afin de les perpétuer dans le temps et l’espace, et entre les six peuples qui l’habitaient. Sa gouvernance n’avait été confiée à personne en particulier puisque l’on préconisait l’entraide et le soutien mutuel plutôt qu’une hiérarchie ne pouvant conduire qu’à l’anarchie. On voulait à tout prix éviter que l’un des surdoués ne soit pris d’une soif insatiable de domination et de pouvoir. Mais, comme dans toute concentration d’êtres pensants dans un environnement insuffisamment grand, les peuples commencèrent bientôt à se quereller et à guerroyer les uns contre les autres sans que leurs différends aient de fondements réels. Les Sages décidèrent donc de séparer ces univers trop différents les uns des autres en créant cinq nouveaux mondes parallèles, les humains ayant déjà le leur. Seuls une poignée d’Élues et les Sages pourraient désormais effectuer des voyages entre les différents univers.
La garde des rares passages restés ouverts entre ces mondes et celui des Anciens fut confiée aux Filles de Lune ; des femmes hors du commun, des magiciennes qui n’avaient jamais cessé de prouver leur loyauté aux Sages veillant sur la Terre des Anciens. Quelques femmes donc, de sang métis, se virent remettre des pouvoirs accrus, nécessaires à la réussite de cette tâche colossale, qui n’offrait pas le droit à l’erreur. Pendant quatre siècles, les descendantes de ces Élues, choisies d’abord avec soin parmi les différents peuples, ne rencontrèrent que des problèmes mineurs et de petits accrochages. Peu à peu, les souvenirs communs de ces mondes se perdirent, faute de véritable tradition écrite, et chacun d’eux en arriva à croire que l’univers dans lequel il vivait était unique. Les Anciens, de moins en moins nombreux, jugèrent que c’était probablement beaucoup mieux ainsi.
Ils continuèrent cependant de former la relève à partir des Êtres Exceptionnels qu’ils envoyaient quérir, par ces messagères, dans cinq des six mondes. Aucun nouveau-né aux dons particuliers ne leur échappait. Mais les naissances se firent de plus en plus rares, le sang métis nécessaire à leur procréation se diluant chaque siècle davantage et les unions entre habitants de ces peuples si dissemblables n’étant plus possibles puisqu’ils ne se fréquentaient plus. Les Anciens cherchèrent une solution à ce problème qui menaçait à long terme la survie et l’équilibre de leur monde, mais aussi de ceux dont ils assuraient la protection. Si on ne formait plus véritablement les Êtres d’Exception et les Sages, ceux qui restaient risquaient d’avoir envie de dominer les êtres composant la Terre des Anciens, de même que les autres peuples habitant les mondes parallèles. Ces érudits avaient finalement trouvé une solution pour enrayer leur déclin. Ils envoyèrent quérir, par les Filles de Lune, les meilleurs sujets de chacun des peuples afin de forcer le métissage dans un contexte surveillé et tenter ainsi d’obtenir des enfants particulièrement doués. Mais cela allait bientôt causer leur perte. Il se produisit un événement qui bouleversa à jamais leur vie et menaça, à partir de ce moment-là, la survie de ces mondes parallèles. À cet endroit, la page était déchirée et je ne sus pas ce qui était réellement arrivé. Il semblait que le sort de ces univers reposait maintenant entre les mains quasi néophytes des dernières descendantes des Filles de Lune. C’est un fragment de la page que j’avais précédemment vue dans le livre Magie lunaire qui me fournit cette explication.
…femmes qui devront désormais mettre un terme à cette quête de pouvoir et d’asservissement. Il ne reste plus que les gardiennes des passages pour y parvenir. La route à parcourir sera périlleuse et les obstacles nombreux, mais seule la délivrance de nos plus grands Sages et la destruction des trônes mythiques pourront permettre le retour de la paix et de la prospérité. Nous remettons donc l’avenir de plusieurs milliers de vies entre les mains de ces femmes exceptionnelles. Puissent leurs pouvoirs, leur courage et leur loyauté leur insuffler la force nécessaire à la réussite de cette mission. Nous tenterons de les seconder de notre mieux par la réunion de nos pou…
Je devais me contenter de ce peu de renseignements. Par contre, deux choses m’intriguaient. La première, c’est que Miranda, de même que l’auteur de ce livre, avaient insinué que seules les Filles de Lune pouvaient écrire et comprendre ce langage étrange. Or, la personne qui avait rédigé cette page n’en faisait vraisemblablement pas partie. Elle nous assurait de son aide, mais semblait s’exclure des rangs. La deuxième chose, c’est que ce texte datait, selon les archéologues qui l’avaient découvert, de plus de trois cents ans ; une éternité ! Comment pouvais-je espérer venir en aide à des gens qui n’existaient sûrement plus ?
D’un autre côté, Miranda était apparue il y a soixante-quatre ans, cherchant toujours de l’aide. Il devait donc y avoir encore de l’espoir à ce moment-là, mais aujourd’hui ? Que restait-il de cette terre oubliée et des autres mondes ? Compte tenu du fait que les humains avaient prospéré, avec plus ou moins de succès, je présumai qu’il devait en aller de même pour ces peuples dont je ne savais rien. Par ailleurs, pourquoi était-il si important que survivent ces Sages et leurs semblables si notre survie à nous ne dépendait plus vraiment d’eux ? Plus j’ajoutais d’informations à celles que je possédais, plus les interrogations se faisaient nombreuses. Au lieu d’avancer, j’avais l’impression de m’enfoncer davantage…
Afin de me changer un peu les idées après ces leçons d’histoire quelque peu ésotériques, j’allai chercher la boîte à chaussures dans la cuisine d’été, puis revins prendre place dans mon fauteuil. Je me saisis, parmi la quinzaine éparse sur le plancher, du dernier volume. C’était un traité sur les pierres, précieuses ou non, et leurs particularités. C’est pourquoi j’avais besoin de la chaînette d’argent découverte plus tôt cette semaine. Je feuilletai rapidement, en survolant les images, et découvris bientôt ce que je cherchais. Une illustration de la pierre noire, comme celle qui était au centre du pendentif, occupait toute une page. J’appris qu’elle se nommait « obsidienne œil céleste ». Miranda avait noté, en marge, que le spécimen du bijou que j’avais en main était d’une rare perfection. Le texte décrivant ses caractéristiques mentionnait qu’elle était le témoin divin de la quête de la vérité et de la connaissance.
Une pierre à l’énergie positive, qui accorde sa protection à ceux qui la portent. Elle repousse les esprits du mal et les énergies négatives en formant un bouclier pour sa détentrice. Elle est la pierre de l’équilibre puisqu’elle pourfend les ténèbres en donnant accès à la lumière, mais peut aussi apporter l’obscurité qui transcende cette même lumière ; tout dépend de son porteur et de ses intentions. Elle ne supporte que les êtres vrais, châtiant les hypocrites et les impurs. Elle favorise le passage d’un corps énergétique à un autre et représente l’œil de l’esprit suprême. Par ailleurs, elle se recharge en puissance les soirs de pleine lune, qu’elle affectionne particulièrement.
Mon aïeule précisait que le pendentif était nécessaire à la traversée vers l’autre monde. Sa protection permettait de franchir la barrière du temps et de l’espace sans dommage pour le porteur. Il fallait cependant que la pierre soit en contact avec la peau pour être totalement efficace. L’absence de cette petite pierre causerait très certainement la perte de l’individu ayant omis de s’en munir. Miranda avait ajouté : « Croyez-moi, vous ne désirez pas savoir ce qu’il advient des impurs qui osent voyager sans cette puissante protection. Pour l’avoir malheureusement vu, je ne désire surtout pas que cela arrive, par ignorance, à l’une de mes descendantes, bien qu’elles soient tout de même protégées par le seul fait d’être ce qu’elles sont. »
Encore des phrases pleines de sous-entendus, mais sans véritables explications. J’avais besoin de vérités plutôt que de ces écrits portant à interprétation. Ma chère arrière-grand-mère aurait fait une politicienne formidable : beaucoup de texte sans sens véritable, bien peu de faits clairement expliqués et concrets. Je me pris à espérer que ma tante possédait autre chose que ces semblants d’informations parce que, si c’était le cas, je renoncerais certainement bientôt à aller plus loin.
Je mis de côté cette sombre pensée et cherchai plutôt la signification des deux autres variétés de petites pierres. Une intuition soudaine me conduisit vers la lettre « L » pour Lune. J’avais vu juste ! En effet, quel meilleur accompagnement pour cette puissante obsidienne que des pierres de lune. Ces dernières, jolies et presque translucides, conféraient à leur porteur un lien privilégié avec l’astre nocturne et favorisaient les rêves prémonitoires. Mais Miranda mettait en garde contre l’émotivité accrue que ces pierres suscitaient lors des nuits de pleine lune. Comme nous pouvions difficilement nous passer de leurs bienfaits et de la protection spéciale qu’elles accordaient aux Filles de Lune, nous devions donc aussi composer avec les effets non désirés qu’elles engendraient.
Les dernières pierres étaient plus étranges. Au toucher, elles n’offraient pas la surface dure des deux autres. D’un noir intense mais mat, elles n’avaient pas été polies. Je pensai que ce pouvait être du jais ; il en avait été fait mention plus d’une fois dans les livres que j’avais parcourus au cours de l’après-midi. Cette pierre était décrite comme une puissante protection contre les influences néfastes, les énergies négatives, les mauvais sorts, les sortilèges et les hallucinations. Bref, contre tout ce qui menaçait les pauvres gens aux croyances désuètes. Une pierre qui brûlait supposément la peau des « méchantes » sorcières dans l’imagerie populaire. Le fait que les descendantes des Filles de Lune puissent la porter impliquait cependant que ce charbon de bois fossilisé savait faire la différence entre la bonne magie et la mauvaise. Décidément, je devais faire preuve de plus d’ouverture d’esprit que je ne l’avais imaginé.
Les dernières lignes du texte me parurent plus importantes puisqu’on y précisait que le jais était un puissant talisman pour les voyageurs et une façon d’entrer en contact avec les disparus. Un instant, j’espérai établir un contact avec ma mère ou Miranda, afin d’avoir plus rapidement les réponses que je cherchais. Mais j’abandonnai vite cette idée. Je savais très bien que je n’oserais jamais essayer pareille folie.
La seule et unique fois où j’avais tenté une expérience de ce genre, c’était avec un groupe de copines du secondaire, et la soirée avait rapidement tourné au cauchemar, dans le sous-sol de ma meilleure amie. Nous étions jeunes et insouciantes. L’une d’entre nous avait apporté un jeu d’Ouija et nous avions décidé de l’essayer, convaincues que cela ne fonctionnerait jamais. Nous avions quitté la cave dans une bousculade monstre, vingt-cinq minutes plus tard, en proie à une terreur sans nom. Tout ce dont je me souvenais, c’est que l’esprit avait émis le souhait de s’adresser à moi. Stupéfaite et incapable de répondre, c’est une amie qui l’avait alors fait à ma place, et notre visiteur n’avait pas du tout apprécié. Des objets s’étaient mis à voler dans toute la pièce en nous frôlant dangereusement. La suite était floue dans ma mémoire, mais j’avais retenu la leçon. Et j’étais prête à parier qu’aucune d’entre nous n’avait jamais recommencé.
Je revins à ma lecture. Deux caractéristiques particulières unissaient ces trois pierres ; elles se rechargeaient toutes avec la puissante lumière lunaire et avaient un lien privilégié avec mon signe astrologique, le Cancer. On aurait dit que ce pendentif avait été formé spécialement pour moi, ce qui ne pouvait être le cas. Je contemplai le bijou en silence, puis le glissai à mon cou. Je ne sais trop pourquoi, sa présence m’apporta soudain une profonde paix intérieure. Comme si le simple fait d’avoir consenti à le porter m’engageait déjà à autre chose, mais je l’acceptais. Je fermai les yeux quelques instants, m’imprégnant de cette tranquillité que je savais éphémère. Mes pensées glissèrent lentement vers Tatie et son passé, et je sombrai bientôt dans le sommeil…
Je me réveillai au milieu de la nuit, en nage et le cœur au galop. J’étais tombée de mon fauteuil et je mis quelques minutes avant de réaliser que j’étais toujours dans le salon de la maison de Tatie, Mon cœur reprit progressivement son rythme normal et la panique céda lentement sa place au calme. Le cauchemar que je venais de faire avait marqué mon esprit d’images, toutes très réalistes, de créatures de légendes, de sorciers maléfiques et de passages noirs et sans fin vers des mondes inconnus et terrifiants. Je préférais, et de loin, mes cauchemars des derniers mois où, au moins, je pouvais mettre des noms et des visages sur les personnes qui me hantaient.
Même si j’avais toujours eu, à intervalles plus ou moins réguliers, des rêves étranges, celui-ci était trop réaliste à mon goût : c’était comme si j’avais réellement été sur place ! J’avais toujours associé mes cauchemars à mon imagination trop fertile et à mes lectures souvent coupables. Quand on lit du Stephen King avant de s’endormir, il ne faut pas être surprise si nos nuits sont habitées par des bestioles monstrueuses. Mais pour la première fois depuis mon enfance, je me demandais s’il n’y avait pas une part de vérité dans tout cela : les rêves prémonitoires, les gens qui pouvaient voir dans le passé…
Je gagnai la cuisine avec appréhension, incapable de chasser de mon esprit ces images effrayantes. Je me préparai machinalement un chocolat chaud et crémeux pour m’apaiser. Assise au bout de la table, je repensai aux événements des derniers jours et envisageai de me pincer, pour me convaincre que je ne rêvais pas. Je terminai mon chocolat, l’imagination toujours à la dérive, et montai me coucher.
Je me levai tard et la tête vide. Une douche chaude me permit de refaire le plein d’énergie dont ma nuit agitée m’avait privée. Je déjeunais tranquillement quand la porte d’entrée s’ouvrit timidement, laissant le passage à une Tatie au visage défait et aux traits tirés. Je lui ouvris les bras avant même qu’elle ne dise quoi que ce soit et nous nous serrâmes avec tendresse. Je lui suggérai d’aller nous asseoir au salon. Une fois installées, je pris la parole.
— Je suis contente que tu sois revenue si vite. Je ne voyais pas très bien comment je supporterais une autre journée de découvertes étranges et de questions accumulées.
— C’est aussi ce que je me suis dit, alors j’ai décidé de revenir plus tôt. J’ai pensé que plus vite nous ferions le tour de la question, plus vite tu pourrais prendre une décision.
Elle jeta un coup d’œil aux livres épars, avant de continuer.
— Je vois que tu n’as pas chômé. Contrairement à moi par le passé, tu es sans doute parvenue à déchiffrer les annotations de ma mère en marge des pages…
— C’était davantage une affirmation qu’une accusation. Je vis immédiatement, dans ses grands yeux bleus, qu’elle s’était résignée à ne pas faire partie de celles qui pouvaient changer le destin du monde. D’une certaine façon, je l’enviais. Elle n’avait pas eu à choisir comme moi ; la vie en avait décidé pour elle au tout début.
— Je crois savoir ce que tu penses, mais tu te trompes. J’aurais aimé pouvoir choisir moi-même, même si je sais maintenant que je n’aurais jamais eu le courage et la force de me lancer dans cette folie. Mais quand j’ai découvert la vérité avec ta mère, je n’avais pas encore acquis cette sagesse que je possède aujourd’hui et je maudissais le sort qui avait voulu m’éloigner de cette destinée fantastique.
Elle remarqua mon air surpris et me sourit.
— Je vois que j’ai vu juste dans mon interprétation de tes pensées. Ne t’inquiète pas, je ne possède aucun don de voyance. C’est juste que ça me semblait tellement évident. Je me suis mise à ta place, et c’est aussi ce que je me serais dit.
— Tu as découvert tout cela en même temps que ma mère ?
— Bien sûr ! Ne faisant pas partie des Élues, j’ai dû attendre que ta mère soit en âge de m’aider à déchiffrer tout ça puisqu’elle était née, comme toi, une nuit de pleine lune.
D’un geste de la main, elle engloba les livres et la boîte à chaussures en poussant un soupir. Ma question était d’une bêtise évidente. Si je m’étais donné la peine de réfléchir, je ne l’aurais même pas posée.
— Andréa avait seize ans lorsque nous avons abordé le sujet. Elle avait découvert, par hasard, les lettres de sa grand-mère, qu’elle avait tout de suite lues et comprises. Joshua l’avait surprise en pleine lecture, un soir de décembre. Elle n’avait pas songé une minute à nier qu’elle avait fouillé dans ses tiroirs. Andréa était comme ça ; quand elle faisait quelque chose, elle en acceptait toutes les conséquences, quelles qu’elles soient. Mon frère ne lui avait pas confisqué les feuillets, croyant à tort que, comme lui, elle n’y comprendrait rien. Quand elle a commencé à lui poser des questions sur cette femme étrange, Joshua n’a pas su quoi lui répondre.
Elle soupira.
— Il avait tout fait pour chasser Miranda et ses agissements bizarres de ses pensées, comme de sa vie, et voilà qu’elle revenait le hanter par la voix de sa fille adoptive. Las d’éluder les questions de cette dernière et dépassé par cette soudaine passion pour son aïeule, il a fini par perdre patience. Ils se sont violemment disputés ce soir-là, et Andréa ne lui en a plus jamais reparlé ; elle s’est plutôt tournée vers moi. Nous en avons discuté par correspondance pendant des mois. Je recevais parfois quatre, et même cinq lettres, en une seule semaine. Elle m’a aussi envoyé la traduction de la première lettre, mais jamais celle des quatre autres, malgré mes demandes répétées. Elle m’a parlé de tous ces volumes, qu’elle avait découverts au grenier en l’absence de son père, et de leur contenu ésotérique, de la malle et de ses trésors d’un autre temps. Tout ce que j’avais moi-même trouvé un jour et dont je n’avais jamais saisi la portée véritable. Mais pas une fois, pendant tout ce temps, elle ne m’a fait part de son désir de partir vers ces contrées lointaines… Jamais.
Les larmes coulaient maintenant sur les joues de Tatie, mais je ne bougeai pas, de peur de briser ce moment intense qu’elle revivait, par la pensée, avec sa fille.
— Ce n’est qu’après sa disparition, un an et demi plus tard, alors que je suis revenue ici en catastrophe consoler mon frère et son épouse, que j’ai découvert la liste des bibliothèques et des historiens à qui elle avait écrit pour se renseigner, de même que la documentation qu’elle avait accumulée au fil des mois. Avec la fougue de sa jeunesse et sa détermination, elle a finalement foncé, tête baissée, chercher là-bas les réponses qu’elle n’avait pu trouver dans son monde à elle. Elle est finalement réapparue, un mois plus tard, enceinte et passablement amochée… En la voyant, j’eus l’impression qu’elle avait considérablement vieilli en très peu de temps.
Les sanglots se firent de plus en plus intenses. Je ne pouvais ignorer son chagrin plus longtemps et je lui tendis les bras, une fois de plus. Elle pleura un long moment, la tête au creux de ma poitrine. Je ne bougeai pas. Je savais trop bien à quel point une crise de larmes peut être salutaire, et même nécessaire, pour nous permettre d’affronter les aléas de la vie. Mais je savais surtout que l’on n’avait pas besoin d’entendre quoi que ce soit dans ces moments-là ; on ne désirait qu’une présence silencieuse pour nous soutenir. J’attendis donc que Tatie retrouve son calme.
Elle s’excusa de s’être ainsi laissée aller, mais je lui assurai que je comprenais beaucoup plus qu’elle ne pouvait l’imaginer. Après s’être mouchée et avoir épongé ses larmes, elle reprit son récit.
— Je n’ai rien pu faire pour lui venir en aide. J’ai regagné le couvent après qu’elle se fut totalement renfermée sur elle-même. Elle a toujours refusé de parler de son escapade à mon frère et à sa femme. Je crois que je suis la seule qui ait réellement su où elle avait passé ces longues semaines d’enfer qui l’avaient anéantie. Andréa n’a plus jamais été la même par la suite. J’ai bien tenté de la questionner à quelques reprises, mais elle m’a chaque fois opposé un refus catégorique. Elle disait qu’il valait mieux que je ne sache rien et, qu’en fait, j’avais de la chance de ne pas être l’une de ces Filles de Lune. La dernière fois que j’ai abordé le sujet après ta naissance, elle m’a fait promettre de ne jamais parler, à qui que ce soit, de ce que nous avions découvert toutes les deux. « Si je viens à disparaître, je veux que tu te débarrasses de tout ce que j’ai pu trouver concernant la Terre des Anciens et les mondes qui lui sont rattachés. » Comme j’hésitais à lui répondre, elle a ajouté : « Promets-le-moi, pour l’amour de ta fille et surtout pour la survie de ta petite-fille. »
Le regard de Tatie se voila à nouveau.
— Ce fut le coup de grâce. Je ne m’étais jamais douté qu’elle pouvait connaître la vérité. Quand je lui ai demandé comment elle l’avait sue, elle m’a simplement répondu que c’était une déduction logique. Elle devait descendre directement de Miranda pour être ce qu’elle était et, pour que cela fût possible, elle devait nécessairement être ma fille et non celle de Joshua. Dans mon enthousiasme pour nos échanges, je n’avais jamais pris le temps de vraiment réfléchir à cet aspect des choses. Ses parents adoptifs ne savaient rien. Elle m’a également fait promettre de veiller sur toi s’il lui arrivait quelque chose. Je n’ai pu qu’acquiescer à sa demande. Nous ne sommes jamais revenues sur le sujet par la suite. Puis elle est entrée en psychiatrie…
Détournant le regard, Tatie soupira bruyamment et laissa couler les larmes qu’elle avait retenues à l’évocation de ces douloureux épisodes de sa vie. Quelques minutes passèrent avant qu’elle ne reprenne.
— Le poids de son secret était devenu trop lourd à porter pour Andréa, et mon frère a cru qu’elle perdait la raison, comme son aïeule l’avait supposément fait avant elle. Aujourd’hui, nous savons qu’elles étaient saines d’esprit, mais à ce moment-là, ce qu’elles racontaient dépassait l’entendement pour des gens ordinaires. Andréa s’est finalement enfuie, on ne sait comment, un soir d’été, en 1981. Un promeneur a retrouvé ses vêtements sur la grève, rejetés par la marée. Tous ont cru à un suicide par noyade, dans un instant de folie. Mais elle avait plutôt choisi de retourner là-bas, Dieu seul sait pourquoi… En y pensant bien, je crois qu’aussi affreuse qu’avait pu être sa vie là-bas, elle devait lui paraître tout de même moins pire que l’internement dans ce monde-ci.